Coup de coeur

Riverains de l'Euphrate et du Tigre


Le réalisateur Baudouin Koenig est une grand connaisseur des enjeux au Moyen-Orient, tout comme sa compagne la réalisatrice Fulvia Alberti. En journaliste rigoureux, il décide en 1997 d'enquêter sur la question du partage des eaux en Mésopotamie, et des conflits déclenchés pour la maîtrise de cette ressource essentielle. Son film, Du Golfe au Kurdistan, des Hommes abandonnés de Dieu, revient sur une gestion aussi explosive que celle du pétrole. Passionnant !

 

Le partage des eaux illustre l'épidermique question des nations qui composent la mosaïque du Moyen-Orient, et des peuples pris en otage par les gouvernants. Des peuples qui subissent les rivalités entre états, au long de conflits qui font d'innombrables victimes : l'invasion du Koweit pour offrir un débouché maritime à l'Irak, les marais asséchés par Saddam Hussein pour débusquer ses opposants chiites qui y avaient trouvé refuge, le barrage de Tabqa qui voit s'affronter Irakiens et Syriens...

Depuis l'offensive de Raqqa, lors de la guerre civile syrienne, des combats ont endommagé ce barrage, menacant de ravager toute la vallée mais la catastrophe pourrait s'étendre aux villes de Kerbala et Bagdad, et noyer des sites architecturaux.

Entre Euphrate et Tigre, la vie n'est jamais très sereine pour les riverains de ces fleuves...

Le film de Baudouin Koenig nous permet une autre approche des questions géo-politiques qui marquent durablement cette région.

 

 

Dans les pas de Michel Digout


Parfois, quelques images valent mieux que de longs discours. C'est en 2 minutes 28 que Michel Digout nous propose ça va ! . Le parcours d'une jeune femme, jamais plaintive. Les images suggèrent une violence vite insoutenable.  On parle peu des femmes qui arpentent les routes de la migration...

Michel Digout a également adapté en animation une nouvelle de Nathalie M'dela Mounier  : Comme une hache dans la mer gelée. SI le titre fait référence à Kafka,  l' autrice est elle bretonne et métisse, et on lui doit de beaux textes engagés, comme  A corps défendus, L'Afrique mutilée, et la pièce de théâtre Les désenfantées, écrite en complicité avec Aminata Traoré, ex-ministre de la culture du Mali. Encore une fois, c'est avec une grande retenue que nous suivons dans leur galère une jeune femme et un enfant, son enfant ? Un convoi stoppe dans une bourgade enneigée. La femme et l'enfant s'engouffrent dans une épicerie. On retient son souffle, le camion de clandestins reprend la route dans la neige... L'enfant est resté derrière... Michel Digout fait des films à couper le souffle !

Baraques solidaires


Brigitte Chevet nous offre avec son film Baraques Blues une belle histoire de solidarité, qui résonne clairement dans cette période assez clivante que nous traversons. Son film constitue aussi une archive passionnante de l'histoire de l'après-guerre, marquée par la reconstruction. Les baraques, à Brest comme au Havre ou à Lorient, ont en effet permis aux villes détruites par les bombardements, et à leurs habitants, de se reconstruire.

 

Villes-champignons, sorties de terre de façon provisoire grâce au savoir-faire en matière de préfabriqué des USA, de la Suède et de la Suisse. Il s'agit alors de deux modèles, la baraque en bois, 25m², ou le modèle dit « américain », en ciment, plus vaste et avec salle de bain ! Ce sont 4000 baraques qui vont pousser autour des ruines de Brest, regroupées en 25 cités. Elles abritent toutes sortes de réfugiés, abolissant pour un temps les notions de classes sociales, tant tout le monde est logé à la même enseigne. La solidarité est la règle d'or : on s'entraide pour déménager, pour les travaux, les gosses vivent en bandes, et on plante à plusieurs voisins les plate-bandes de fleurs pour ré-enchanter le quotidien...

 

Le traumatisme des bombardements peut dès lors passer à l'arrière-plan, et la vie reprendre ses droits. Dans les années 60, un Brestois sur 6 habite en baraque, remplacés plus tard par des gens venus de la campagne, des plus pauvres encore à la recherche de loyers bas... Les personnes interviewées par la réalisatrice évoquent « une enfance buissonnière au goût de paradis ».

 

La reconstruction de Brest va recommencer dès les années 50, et une ville nouvelle va apparaître, bâtie sur des remblais de ruines, en certains endroits 17 m plus haut que la ville engloutie... Nouvelles rues, cités d'immeubles et de tours qui sortent de terre. Il faut quitter les baraques. Curieusement, ce n'est pas sans mal que les habitants vont prendre possession de leurs appartements neufs et douillets. Leur manquera à tout jamais le voisinage solidaire, le réconfort de ces murs de bois, la proximité solidaire. Les habitants des HLM sont qualifiés poétiquement de « fleurs de béton ».

 

En 1975, le quartier du Polygône abrite le dernier carré de baraques. Toutes seront détruites. Une nouvelle misère va se dissimuler à l'ombre des tours... Ceci est une autre histoire.

Avec nos remerciements à la Cinémathèque de Bretagne pour son autorisation.

 

L'abbé Bourdelles, l'éveilleur


Un coup de cœur, ce peut être aussi le cœur qui se serre, quand on se retourne sur un quai de port de commerce. Le cargo file vers l'inconnu, il emmène au large des ouvriers en bleus de travail, suant au temps des fenaisons. Il emmène l'accent rocailleux d'un abbé doué de clairvoyance, d'une lucidité à vous faire dresser les épis de blés mûrs sur la tête. Ce film, c'est An abad Per Bourdelles, l'éveilleur, que l'on doit à Jean-Louis Le Tacon.

Le cargo tangue vers les promesses d'une Bretagne des années 60, domptée par le CELIB, promesses jamais tenues par une France du dédain.

Le film tresse ensemble vidéo et pellicules 9,5mm, riffs de guitares et voix au grain si tendre de Yann-Fanch Kemener. La langue bretonne sonne juste et fort. Le cargo fantôme est peuplé de disparus, mais leurs voix, et ces images de l'abbé Per Bourdelles, résonnent fort en temps de mornes lendemains. Il nous faut les regarder, droit dans les yeux.

Merci à Jean-Louis Le Tacon, d'avoir deviné tout cela à l'orée de 1988 … Merci aux ouvriers du Joint Français, à l'Abbé si digne et à toutes celles-ceux qui ne se résignent pas.

 

Opitciwan


Trésor d'images en provenance d'Opitciwan. C'est en ces termes que Louise de Grosbois, réalisatrice québécoise, évoque les photos de son grand-père, prises en 1917 en Haute-Mauricie, sur le territoire des Atikamekw. Photos noir et blanc ou sépia, qui nous montrent un peuple déjà éprouvé par l'industrialisation. Les années qui suivront ne feront qu'aggraver les blessures.

Le commentaire de Louise est poétique, et pourtant le constat est sans appel. Elle nous dit : « la forêt est coupée à blanc, percée par le chemin de fer, ravagée par les incendies, polluée par le flottage, envahie par les comptoirs de traite de fourrure et les clubs de chasse et pêche, harnachée par les barrages. Les Atikamekw n'ont eu aucun pouvoir sur leur propre territoire. »

Louise, avec une patience infinie, interroge les Aînés, qui évoquent le temps de leur enfance. Quand on gardait les pattes de lièvre pour en faire des peignes. La transmission des savoir-faire s'est éteinte avec l'école, affirme une ancienne, au visage parcheminé de mille rides...

Et pourtant, toujours la vie reprend son cours, résiste encore. Courses de canoës, parties de chasse, repas collectifs qui s'ensuivent, gestes ancestraux comme le laçage de raquettes, les remèdes à base d'écorces, ou gestes modernes, comme ce rocker atikamekw qui rugit dans son micro...

Simon Awashish, élu du conseil de la Nation, affirme tranquillement : « quand tu rêves à quelque chose, c'est déjà que cela peut se réaliser »...

Louise de Grosbois rassemble, comme son grand-père avant elle, un trésor d'images.