Coup de coeur

L'art dans mon salon !


Comment dire l'art avec des mots simples ?

Valérie Malek choisit en 2016 de s'installer quelque temps dans le village de Bazouges la Pérouse, à 40 km de Rennes. Elle croque avec une gourmandise évidente 14 habitants, tous filmés dans leur environnement, et qui constituent la singulière galerie de Une œuvre d'art dans mon salon.

 

Ils sont filmés dans leur cuisine, au volant du tracteur, dans la porcherie, ou au vernissage de la galerie d'art contemporain. Elles et ils sont écolières, épicier, paysans éleveurs, galeristes ou retraitées.

Ils parlent avec des mots réfléchis ou spontanés : j'aime le beau ; quand j'avais envie de pleurer j'allais voir la beauté des fleurs ; quand on dessine on peut exprimer sa colère ; on est tous des artistes finalement.

 

« Si je ne comprends pas pourquoi François Pinault dépense des millions dans des tableaux, affirme l'un d'eux, accordéon en bandoulière, c'est juste parce que l'on ne m'a pas expliqué. » Tout est dit.

Alors à Bazouges, on a fait le pari de l'éducation à l'art : le Village , un site d'expérimentation artistique, trois galeries ouvertes toutes l'année, des éducateurs, des artistes en résidence, des œuvres d'art prêtées par le FRAC. Sur l'autre versant, des architectes en herbe, comme Marie qui dessine et réfléchit la restauration et l'aménagement de la laiterie. Daniel, pâtissier, a aimé dessiner des paysages sur des fonds de pâte d'amande sur ses gâteaux. L'épicier cherche la perfection quand il confectionne et propose ses galettes saucisses. Chacun dans sa singularité, chacun avec ses émotions à fleur de peau, ou avec ses doutes et ses zones d'ombres. L'art nous console parfois d'un monde devenu trop rude...

 

L'or des Mc Crimmon, un film précieux !


Les mots qui suivent sont écrits par une personne qui n'entendait rien à la musique de cornemuse, et encore moins à celle du pibroc'h. Il aura fallu que Gérard Alle mette ses pas dans ceux de Patrick Molard, musicien breton du centre-Bretagne, d'origine malouine, et peut-être, au-delà, descendant d'un roi écossais, pour faire basculer la spectatrice que je suis, et bien d'autres spectateurs avec moi, vers une écoute passionnée de cet instrument. Alors, voyagez aussi avec L’or des Mc Crimmon.

 

Ce film se veut à la fois factuel, sensuel et spirituel. Factuel, quand il aborde l'histoire de l'Ecosse, de la cornemuse et du pibroc'h, la grande musique écossaise née au XVème siècle, aux origines mystérieuses. Sensuel, quand il capte les paysages sublimes des Highlands, filmés avec talent par Nedjma Berder, quand il cherche la pulsation du pibroc'h jusque dans le vent qui agite les roseaux ou le mouvement de la roue d'un moulin. Spirituel, comme le mode de transmission de cette musique, oralement, de maître à élève. Quand l'oppression le met en danger, au XVIIIème siècle, des maîtres tentent de sauvegarder le pibroc'h par écrit, en inventant une sorte de code. Les longues et patientes recherches de Patrick Molard et de quelques érudits permettent aujourd'hui d'interpréter ces manuscrits oubliés, retrouvés dans un grenier au début du XXème siècle. A l'instar d'une enquête policière, un Da Vinci code aux relents de tourbe. Et puis, il y a la création de Ceòl Mòr, version orchestrale du pibroc'h, autour de Patrick Molard, avec des musiciens de très haut niveau, point d'orgue du film, dans un final éblouissant.

« Le pibroc'h, nous avise Patrick Molard, est toujours le portrait d'un sentiment : haine, amour, vengeance... » On y entend l'écho des tribus ennemies s'affrontant autour de tables de banquets, des guerriers jetés du haut des falaises, ou des sonneurs aveugles errant sur la lande...

L'or des mac Crimmon, film né d'une amitié de trente ans entre Gérard Alle et Patrick Molard, a décidément le même pouvoir magique que l'énorme série Outlander :  nous faire voyager dans le temps, en mêlant réalité et légendes.

 

Les résistants de l'ombre


Il y a dix ans déjà, par un mois pluvieux à creuser les chemins de terre de gigantesques ornières boueuses, arrivaient sur les rivages de Indre, en Loire-Atlantique, 40 caravanes à bout de course, et autant de familles roms, toutes aussi épuisées, venues s'échouer quelques mois dans cette petite commune. La réalisatrice Sophie Averty vit à Indre et elle y a tourné, un peu plus tard, Cause commune. Entre terrain vague, et vague honte.

 

Si Cause commune nous passionne encore, après toutes ces années, c'est qu'il évoque le moment précis où se crée un collectif, qui va porter à bout-de-bras la question de l'accueil et de la cohabitation avec ces familles. Comment on s'engage, pourquoi on se « met en route » , c'est de cela qu'il est question, plus que du quotidien de ces populations. Le cheminement, la force et les contradictions du collectif, les débats houleux qui mènent au compromis, le trouble face à plus démuni que soi, l'envie d'éviter tout voyeurisme, autant de balises et de traces. Ainsi que la force sincère du maire Jean-Luc Le Crenn, et des bribes de poésie qui émaillent le film, poésie recréée par Sophie Averty pour ré-enchanter sa caméra …

 

Ce film vient résonner avec l'excellent film de Goran Marković, Les résistants de l'ombre.

Marković est un réalisateur, dramaturge et metteur en scène serbe, qui filme les premières manifestations qui vont précipiter la chute du dictateur Milosević. Ces manifestations sont nées le plus souvent à l'initiative d'une seule personne, il en faut bien une, dans des petites villes du Sud de la Serbie, alors que Belgrade avait épuisé ses forces d'opposition.

Oui, quand l'espoir est perdu, il reste … l'espoir !

Et se mettre en mouvement est toujours possible.

 

Posté à bord


Revoir un film de 2009 peut se concevoir avec un certain plaisir. Surtout quand il s'agit de Posté à bord de Charles Veron , qui fit à l'époque le pari de passer trois mois à bord sur un palangrier automatique basé à la Réunion. Peu nombreux sont les documentaires entièrement tournés sur le pont et dans les coursives, au plus près de la vie d'un équipage, sur une si longue durée. Or, on connaît mal les tenants et aboutissants de cette pêche au long cours, héritière de la pêche hauturière des Terre-neuvas.

 

C'est l'été austral. L'équipage est cosmopolite : 9 bigoudens, dont les officiers, et des matelots malgaches, réunionnais, mauriciens, et ukrainiens. Trois mois en mer, au large des Kerguelen, à six jours de route de La Réunion, pour pêcher la légine, poissson carnassier des profondeurs qui se vend bien, et qui sera découpé, mis en carton et glacé à bord. Une manne ?

 

La zone de pêche est située entre les 40 èmes rugissants et les 50 èmes hurlants. On met à la mer 12 km de palangres, gréées de 12 000 hameçons ; ceux-ci seront boëttés grâce à 70 tonnes de maquereaux congelés. Beau programme, suivi aussi par des ennemis héréditaires : les oiseaux, qui viennent hélas dévorer les appâts sur les palangres et se noyer ; les orques qui ont compris qu'une fois le poisson remonté des profondeurs, le sillage du bateau constitue un excellent garde-manger, en self-service ! Tout cela se vit sous le regard d'un contrôleur des pêches, embarqué à bord sous l'égide d'une mission des Terres Australes Françaises, administration qui gère toute la zone de pêche de l'Antarctique. Rapports parfois tendus, cohabitation houleuse du scientifique avec les officiers, à l'image des flots qui se déchaînent assez vite.

 

« Faut aimer le métier » disent laconiquement les matelots entraperçus en cuisine, ou plus rarement, dans l'intimité des cabines. « Je préfère partir que rentrer » avoue le bourru capitaine. Pourtant, on aperçoit, noté au feutre, à son poste de pilotage, un évocateur « anniversaire de anne-marie », suivi de la date...

Les semaines défilent et finissent par toutes se ressembler. La fatigue gagne. Expérimentation difficile de casiers pour lutter contre les prédateurs, accidents de travail qui obligent à une courte escale aux Kerguelen, assez inhospitalières, jeux vidéos dans les cabines, réconfort des repas, ennui, solitude, et un éloignement qui a bien des conséquences sur la vie de famille. « A terre, on est un peu patauds, voire nigauds »  concède l'un d'eux. Charles Veron s'interroge discrètement, avec eux, entre bannettes et passerelle : ce temps passé en mer serait-il vide de sens, de la non-vie ? Ou au contraire, une parenthèse, dans une seconde famille, où l'on sait comment faire avec les gars... ?

 

Personne ne tranchera, et le courageux réalisateur sera content de retrouver le sol réunionnais. Les Bigoudens auront 15H de vol pour une pause de dix jours. Les familles créoles seront sur le quai à l'arrivée. Les Ukrainiens resteront à bord, en attendant la prochaine marée...

 

A signaler que 5 autres films de Charles Veron. sont disponibles en intégralité sur sa page.

 

A quoi servent les ronds-points ?


 

Parce que beaucoup d'entre-nous vont partir sur les routes, nous sommes aux anges de vous offrir ce film de Pierre Goestchel, Rond-point, des Productions de l'œil sauvage. Réfléchir à ces fleurons de nos routes départementales sans se prendre trop au sérieux, c'est le défi que se lance en 2010 le réalisateur, Tintin dégingandé embarqué à bord d'un camping-car pour faire le tour de question.

 

L'enquête s'avère exigeante et il ne va rien omettre : explorer les symboliques du circulaire, en compagnie du joueur de Vielle Valentin Clastrier, d'un lama tibétain, d'un derviche tourneur... Rencontrer les élus, souvent fiers de maîtriser ainsi les questions d'aménagement urbain, même si certains réalisent « qu'il leur faut ramener la ruralité sur le rond-point pour célébrer leur identité de territoire, rapporter le paysage alentour au cœur du bourg ». Absurde ou humour ? Tintin-Goetschel s'en va ainsi au Salon des Maires de France à la découverte de la modernité de nos signalétiques ; à la rencontre de Jean-Marc Ayrault, ancien maire de Nantes et champion du double-rond point, « point d'orgue de la fluidité ». Paroles contestées par la suite par l'anthropologue Marc Augé, discret mais éloquent, qui nous rappelle combien le rond-point est illusion de circulation pour les exclus de notre société, qui ne font ni partie de l'aristocratie qui fait circuler savoirs, argent, pouvoir, ni de la masse des consommateurs qui fait marcher la machine  : «  rond ne mène nulle part, et point clôt la discussion ». Le carrefour, ponctué de croix et de calvaires en Bretagne, était lieu de rencontres ; le rond-point n'est pas un lieu de vie. La verve des sculpteurs pour rond-points ou des représentants en décorations diverses, champions du cercle asphalté, nous en ferait-elle douter ?

 

Pierre Goetschel nous permet de voir avec d'autres yeux le rond-point, symbole de la pauvreté de nos vies périurbaines, du « déménagement » du territoire, métaphore du monde moderne ? « Un monde qui s'impatiente à ses propres frontières » : excellent sujet pour bac de philo, à méditer dans les embouteillages estivaux. Bel été à vous !