Musique et politique en Jamaïque

Helene Lee

Musique et politique en Jamaïque

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Hélène Lee a été pendant trente ans journaliste et critique musicale, en particulier à Libération, et reconnue pour son engagement aux côtés des précurseurs de la world music. Hélène ne reste pas dans les bureaux des rédactions : elle arpente le Japon ou le Mali, n’hésite pas à descendre le Maroni en pirogue pour tourner Une voix sur le Maroni en 2001.
L’épisode le plus long et le plus dense reste celui de la Jamaïque, qu’elle a à cœur de nous décrypter, loin des clichés.
Devenue spécialiste du mouvement rasta, auteur d’ouvrages qui font date sur le sujet, Hélène Lee nous offre Le Premier Rasta en 2010.

Le désir de cinéma éclot à quel moment ?

Je ne sais pas quand a eu lieu le déclic du cinéma, je me souviens seulement qu’à 17 ans, quand j’ai eu le bac, je voulais entrer à l’IDHEC, mais ma mère a jugé que « le cinéma n’était pas un métier de femme » et m’a inscrite à la Sorbonne. Si j’avais fait des films à l’époque, je pense que cela aurait été de la fiction, mais entre-temps j’ai perdu le goût des fictions. Et puis il me semble que les fictions actuelles se mordent un peu la queue, sauf peut-être avec des gens du Sud comme de Andrade au Brésil.
Mon tout premier « modèle » de documentaire idéal : Angola, temps présent, sorti à la fin des années 1960. Quant à la réalité exprimée, je continue à avoir besoin de sens, de clarté – les films obscurs ou cyniques ne m’intéressent pas. On semble considérer aujourd’hui qu’un film « militant » est ringard ou mauvais. Je pense au contraire que les jeunes – ces fameux jeunes que l’on courtise – recherchent des films qui font sens.

Et le sens de ce travail sur les rastas, alors ?

Je suis connue – un peu – pour mon travail sur les rastas, et en particulier sur l’histoire des débuts du mouvement, qui avant mon livre sur Leonard Howell était pratiquement ignorée. La question que l’on me pose le plus souvent, c’est pourquoi une Française blanche s’intéresse à un mouvement noir de la Caraïbe. J’ai fini par découvrir que l’histoire des rastas était celle des huguenots des Cévennes, qui au début du XVIIIe siècle choisirent de vivre au « Désert » comme on appelait cette région aride et dure – pour avoir le droit de voir « Dieu par leurs propres lunettes », comme dirait plus tard Marcus Garvey. Or les huguenots sont mes ancêtres maternels. Mais lorsque je montre le film, toutes sortes de gens me disent s’identifier à la lutte que je décris, car il y a beaucoup de similitudes entre « leur » minorité et celle des rastas.

Le Premier Rasta s’est avéré un film singulier ?

Le sujet des rastas n’avait jamais été traité autrement que sous l’angle du pittoresque, de la dérision. Les gens ne connaissaient d’eux que le cliché dreadlocks et ganja.
Or nous décrivions l’histoire d’une communauté des années 1940, décidée à vivre à l’écart d’un monde en pleine dérive de surproduction et de surconsommation, à l’écart du colonialisme. C’était un combat complètement actuel et fédérateur. Beaucoup de gens s’y sont reconnus, même s’ils ne fument pas de joints et n’écoutent pas de reggae !

Il peut paraître curieux que personne, en Jamaïque, ne se soit jamais penché sur cette histoire. Il y a, de toute façon, très peu de films produits par des Jamaïcains. The Harder They Come, le film de Perry Henzell, archétype du cinéma jamaïcain, reste le seul grand film de fiction à l’échelle internationale, parmi une poignée de productions plus médiocres et basées toutes, plus ou moins, sur la musique et une image stéréotypée des rastas : Rockers, Countryman, Dancehall Queen…

Mais ces dernières années ont vu cependant l’émergence d’une production jamaïcaine plus aventureuse, qui ne se contente pas des clichés pittoresques. Il y a maintenant des films qui traitent de la violence dans les ghettos (Third World Cop de Chris Browne), de l’esprit d’entreprise des Jamaïcains (Out of Many, One People de Justine Henzell) et l’on a enfin sorti le beau film posthume de Perry Henzell, No Place Like Home, qui traite du sujet délicat des touristes étrangères déstabilisées par la sensualité tropicale.
Sans omettre un documentaire remarquable d’une chercheuse jamaïcaine, traitant du massacre des rastas par l’armée en 1963 (Bad Friday), mais – il fallait s’y attendre – le financement est étranger.

Et aujourd’hui ? Le Premier Rasta continue sa route seul ?

Après quelque 10 000 entrées en salle, il continue sa carrière de festival en festival, d’association en association, porté par la curiosité du public dans le désert médiatique qui entoure le sujet de la culture rasta. Depuis 2010, je n’ai jamais cessé de tourner et de débattre, tant sont fascinantes les réactions des gens, tant sont diverses les projections. Récemment, 11 spectateurs à Montréal, 500 à Saint-Félix-de-Pallières, un petit village des Cévennes… Un public jeune, en quête d’alternatives. J’ai l’impression d’apprendre avec tous ces jeunes, je voudrais prendre ma retraite, mais je ne peux pas !

Et au-delà de cette impossible retraite, d’autres horizons ?

J’ai longtemps travaillé sur les rastas, j’ai aujourd’hui envie de me tourner vers d’autres combats, mais on ne choisit pas un sujet comme on choisit une destination de vacances. Je ne crois pas aux documentaristes qui débarquent dans un pays qu’ils ne connaissent pas et prétendent en faire un portrait subtil. Sauf artiste de génie, ça ne marche pas. Il faut avoir une vraie affinité avec la lutte qu’on décrit, et être « transparent » aux populations que l’on filme.
Mais l’idéal n’est-il pas que les minorités se filment elles-mêmes ? C’est la contradiction soulevée par mon travail sur les rastas : ceux qui n’aiment pas ses conclusions arguent que « le lion ne doit plus être raconté par le chasseur ». J’aimerais par exemple filmer les efforts du peuple kanak pour « bâtir leur pays » mais ne serait-il pas mieux qu’ils développent leur propre production pour raconter leur lutte eux-mêmes ?

Pourquoi évoquer les Kanaks ?

Je viens de passer du temps au Festival Ânûû-rû âboro de Poindimié, en Nouvelle-Calédonie, et j’ai eu le privilège de découvrir une minorité en train de bâtir son pays.
La mise en place de leur télévision, en ce moment, est passionnante. C’est exactement le genre de cadre dans lequel l’information est indispensable, et ne peut pas passer par l’écrit, puisque leur culture reste essentiellement orale.
Je n’ai pas fait un pas en Kanaky sans avoir envie de filmer. Les traditions qui aident à résister à l’aliénation, les débats qui entourent cette construction d’un nouveau pays : mode de représentation, rapports avec les communautés non kanak, économie, gestion du nickel, écologie, et les réponses originales que peut apporter une culture non basée sur l’argent et la mondialisation financière.

On pouvait rêver de cela pour la Jamaïque ?

Bien sûr ! Si les rastas avaient eu quelque part des accords de Matignon pour entrouvrir quelques portes au moment où ils ont eu leur Ouvéa (émeutes de 1963), imaginez un peu ce que cela aurait pu engendrer, avec un peuple aussi talentueux et inventif que le peuple de Jamaïque !

Les livres

  • Le Premier Rasta
  • Voir Trench Town et mourir, les années Bob Marley
    deux livres d’Hélène Lee, éditions Flammarion
  • Le livre de Giulia Bonacci Exodus ! raconte lui aussi les débuts du mouvement rasta, mais du point de vue du retour à l’Afrique, avec pour centre l’histoire de la communauté de Shashamane en Éthiopie.


Le Festival de cinéma des peuples à Poindimié en Nouvelle-Calédonie :
http://www.anuuruaboro.com/

Une interview d’Hélène Lee (9 min) :
http://www.youtube.com/watch?v=McY4oo4Pw44

Filmographie

  • 1996 Jimmy Cliff, Moving on
    52’, Arte avec François Bergeron
  • 1998 Bons Baisers de Barbès
    52’, Fr3
  • 2001 Fondering, une voix sur le Maroni
    26’, France Ô
  • 2006 Toutes les télés du monde
    Mali 26’, Jamaïque 26’
  • 2009 Tous les Habits du monde
    Japon 26’
  • 2010 Le Premier Rasta
    86’, France Ô
Le premier rasta

Le premier rasta

Helene Lee

Bande annonce

Au début du siècle dernier, le tout jeune Leonard Howell quitte la Jamaïque, se fait marin et parcourt le monde. Sur sa route, il croise toutes les idées qui agitent l'époque. Du bolchevisme à la new thought, de Gandhi à l'anarchisme, il (...)

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Le fleuve Maroni, frontière entre le Suriname et la Guyane française,  et axe de communication au cœur de la forêt amazonienne, est resté le sanctuaire de cultures uniques.

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