« Il suffit d’aimer les gens. »

Hassen Ferhani

« Il suffit d’aimer les gens. »

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Hassen Ferhani, l’enfance, c’est où ?

J’ai grandi dans une cité d’Alger, construite dans les années 80, à Kouba. Elle avait ceci de singulier que toutes les couches de la société y co-habitaient : ouvriers, intellectuels, chômeurs ; dans mon immeuble, il y avait même une voyante ! Cette palette de destins m’a beaucoup marqué, et dès mes douze ans, je prenais en photo mes copains ; j’ai retrouvé il y a peu les négatifs. Je grandis là, avec ma sœur, un père journaliste (Ameziane Ferhani) et une mère prof de français. On vit au milieu des livres, et moi je rejette complètement la lecture. Je ne redeviendrai lecteur que vers mes 20 ans.

C’est une enfance urbaine alors ?

Pas seulement, parce que toutes les vacances, pour mon grand plus bonheur, on nous envoie chez ma tante, dans une ferme près de Mascara, à l’ouest. Là, il y a mes cousins, les paysans, des vaches, des chiens, les femmes à l’intérieur. Et de nouvelles responsabilités : en tant que plus jeune, je dois aller cherche le lait et le pain tous les matins ! Je découvre la liberté, et aussi le raï. Je suis resté très marqué par ces vacances et cette vie villageoise, tissu de solidarités.

La musique fait partie des premières passions ?

Oui, comme le basket, qui m’a happé pendant 15 ans, et le cinéma, que je découvre le jour où mon père revient avec un lecteur VHS. Je me précipite louer le film américain Halloween, dans une petite boutique en bas de chez-moi. Bien d ‘autres suivront, qu’on regarde entre copains, qu’on se passe. C’est un vrai moment de bascule pour moi.

En 2003, la chance va pointer son nez une première fois.

Oui, ça commence mal, parce que je viens de rater mon bac. Pas de vacances ! Mais au pied de ma cité, débarquent des gros camions, des armées de techniciens, c’est le tournage de Cousines de Lyes Salem. Tous les jours, je me pointe sur le tournage et j’observe, je suis fasciné. Et repéré, puisqu’un jour Lyes vient vers moi et me demande si un petit boulot de stagiaire m’intéresserait ? Plutôt deux fois qu’une : je vais tout faire, assister les régisseurs, rouler les câbles, porter le café. Lyes m’a tendu la main, alors j’apprends, j’apprends, intensément, et je me sens dans mon élément. L’histoire avec Lyes ne s’arrête pas là, puisqu’il est toujours un de mes grands amis.

Et l’histoire avec le cinéma peut prendre son envol ?

Ce sont ensuite les année ciné-club, un rituel que je partage avec plein d’autres futurs réalisateurs. On a monté une association, Chrysalide, on se réunit dans la salle Zinet, dans le quartier de Maqam E’chahid à Alger, tous les vendredis soir. Une nouvelle religion ! On découvre le cinéma d’auteur, Antonioni, Tarkovski, Herzog... On a la chance d’avoir Nassim Amaouche, qui fait ses études à Paris, et qui nous ramène plein de films. On débat, on brasse, on se forme. On divague pendant des heures sur nos propres scénarios. Ce ciné-club va durer dix ans. Avec le recul, ce ciné-club fut un vrai moment fédérateur, qui nous a servi d’université. Nous découvrions aussi des films de cinéastes algériens de France, comme Malek Ben Smaïl et Djamilah Sahraoui.

L’amitié et la chance continuent de danser ensemble ?

Oui, on a la chance d’aller aux rencontres de Béjaïa, initiées entre autres par la réalisatrice Habiba Djahnine, pour parler de l’importance de ces cinés-clubs, et faire un travail de formation. Dans ce cadre-là, je rencontre Katia Kameli, qui dans le cadre de l’appel à projet Bled in progress, m’encourage à tourner mon premier film, Les baies d’Alger, en 2006. Je le montre à Béjaïa l’année suivante et c’est très important pour moi de rencontrer vraiment un public.

Le choix du métier de cinéaste est-il fait ?

J’ai souvent travaillé sur les films des autres. En 2004 et 2005, je bosse sur les court-métrages d’un autre habitué du ciné-club, dont il est membre fondateur, Karim Moussaoui. Karim réalisera plus tard Les jours d’avant, nominé aux Césars 2015, et En attendant les hirondelles, sélectionné à Cannes dans la section Un certain regard.
Je fais tout, fixer, assistant-régie, photographe, le cadre. Je me saisis de toutes les occasions. J’aime de plus en plus le monde des tournages.
Je collabore aussi avec Kader Attia, connu pour son travail autour de la décolonisation.

La formation sur le terrain continue...

En 2008, je fais une formation d’été à la FEMIS.
En 2009, alors que le Festival Panafricain se déroule à Alger, j’ai envie de tourner, en écho au film de William Klein de 1969, et à son dispositif de champs-contrechamps. Je voudrais inviter différents chefs-opérateurs, à l’instar de Klein. Mais le projet va se réduire, laisser de côté tous les enjeux politiques, et aboutir finalement au film Afric Hôtel, que je co-réalise avec Nabil Djedouani. Trois itinéraires de migrants sub-sahariens, échoués dans un hôtel d’Alger. J’ai envie de raconter des histoires, indéniablement.

2012 me voit assistant sur L’Oranais de Lyes Salem, je travaille huit mois sur la préparation, repérages et castings. Je pars en voiture sillonner l’Algérie, tout est possible et cela me fascine.
Je suis ensuite contacté par une boîte parisienne qui produit le web-documentaire Un été à Alger, je dois réaliser un des cinq épisodes. Ce format ne me convient que moyennement, et en 2014, je remonterai ces images pour en faire Tarzan, Don Quichotte et nous, qui aura son petit succès à Nyon ou au FID de Marseille, et auquel je reste attaché. Il ya plein d’autres films en germe dans ma tête, depuis 2012...

Justement, Dans ma tête ... un rond-point ?!

Oui, cela faisait longtemps que je voulais filmer des ouvriers, que je trouve un peu délaissés par le cinéma algérien. J’ai à ce moment-là la chance de rencontrer Narimane Mari, franco-algérienne, qui fait le choix de quitter son métier de publiciste pour devenir réalisatrice ( Loubia hamra ) et productrice. Les enfants de Don Quichotte, c’est elle. Et c’est elle qui va me donner le coup de pouce ! Je tourne dans des abattoirs, détruits depuis, mais que je connais bien pour résider assez près de là. Un pan de la mémoire d’Alger, mais aussi des visions savoureuses de jeunes Algériens à l’avenir incertain. Le film va avoir un joli chemin, de prix en récompenses internationales dans les places fortes du documentaire : Amsterdam, Turin, Belfort, Montréal, Marseille...
La photographie et le cadre y jouent une place prépondérante, comme dans les années où je rêvais d’emprunter l’appareil-photo de mon père, alors inaccessible...

Les histoires n’en finissent plus de germer ?

Sur les repérages pour Karim Moussoui, avec qui l’amitié perdure, et à qui je viens en aide comme il me vient en aide, sorte de coopérative audiovisuelle informelle. Sur les tournages d’autres amis de cette époque de Chrysalide.En repérages, je rencontre Malika, qui sert dans un café station–service au milieu du désert, et qui me fascine. Malika résume un peu mon parcours : pour moi ce qui compte avant tout, ce sont les rencontres humaines, les expériences de vies. Elles sont à la base de tous mes projets, l’amour du cinéma fait le reste.

Ces histoires presque intimes, elles seraient aussi politiques ?

Oui, quand je filme des ouvriers d’abattoirs, et qu’ils se mettent à me parler d’amour, de poésie, plutôt que de leur travail, c’est politique. Quand Malika parle avec les routiers, c’est politique. J’écris modestement des pages d’une histoire politique de l’Algérie, mais loin de moi l’idée d’en faire des thèses ou de les enfermer dans des idéologies. Des spectateurs ont voulu voir dans Dans ma tête ... un rond-point des éléments précurseurs du grand bouleversement, le Hirak, qui a surgi en février de cette année 2019. Je les laisse libres de leurs analyses.

Justement, les manifestations de cette année ?

Je suis venu de Marseille, pour marcher dans Alger, dès le début et à trois reprises. C’est d’une telle intensité. J’avais l’impression de connaître tout le monde : les vieux, l’enfant qui me précède, les femmes qui chantent dans mon dos. C’est comme si j’avais retrouvé les miens ! J’étais comme réconcilié avec mon peuple.

Hassen Ferhani est invité au Festival de Douarnenez du 17 au 24 août 2019, dédié aux Algéries www.festival-douarnenez.com/fr/


Filmographie

  • 2006 Les baies d’Alger
  • 2009 Afric Hôtel
  • 2014 Tarzan, Don quichotte et nous
  • 2016 Dans ma tête un rond-point
  • 2019 143 rue du désert
Afric hôtel

Afric hôtel

Nabil Djedouani / Hassen Ferhani

Film intégral

Trois jeunes sub-sahariens échoués dans un hôtel d'Alger essaient, chacun à sa façon, de se ré-inventer un avenir.

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Dans ma tête un rond-point

Dans ma tête un rond-point

Hassen Ferhani

Bande annonce

Dans le plus grand abattoir d'Alger, des hommes vivent et travaillent à huis-clos aux rythmes lancinants de leurs tâches et de leurs rêves. L'espoir, l'amertume, l'amour, le football, le paradis et l'enfer se racontent comme des mélodies de (...)

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Les baies d'Alger

Les baies d'Alger

Hassen Ferhani

Film intégral

Audioscopie d'Alger, dans un long panorama, l'œil de la caméra scrute différents bâtiments et quartiers du centre-ville dans une approche intimiste.

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Tarzan, Don Quichotte et nous

Tarzan, Don Quichotte et nous

Hassen Ferhani

Extrait

Balade dans le quartier Cervantés à Alger, autour des figures rêvées ou réelles de Don Quichotte et Tarzan...

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