Coup de coeur

Les résistants de l'ombre


Il y a dix ans déjà, par un mois pluvieux à creuser les chemins de terre de gigantesques ornières boueuses, arrivaient sur les rivages de Indre, en Loire-Atlantique, 40 caravanes à bout de course, et autant de familles roms, toutes aussi épuisées, venues s'échouer quelques mois dans cette petite commune. La réalisatrice Sophie Averty vit à Indre et elle y a tourné, un peu plus tard, Cause commune. Entre terrain vague, et vague honte.

 

Si Cause commune nous passionne encore, après toutes ces années, c'est qu'il évoque le moment précis où se crée un collectif, qui va porter à bout-de-bras la question de l'accueil et de la cohabitation avec ces familles. Comment on s'engage, pourquoi on se « met en route » , c'est de cela qu'il est question, plus que du quotidien de ces populations. Le cheminement, la force et les contradictions du collectif, les débats houleux qui mènent au compromis, le trouble face à plus démuni que soi, l'envie d'éviter tout voyeurisme, autant de balises et de traces. Ainsi que la force sincère du maire Jean-Luc Le Crenn, et des bribes de poésie qui émaillent le film, poésie recréée par Sophie Averty pour ré-enchanter sa caméra …

 

Ce film vient résonner avec l'excellent film de Goran Marković, Les résistants de l'ombre.

Marković est un réalisateur, dramaturge et metteur en scène serbe, qui filme les premières manifestations qui vont précipiter la chute du dictateur Milosević. Ces manifestations sont nées le plus souvent à l'initiative d'une seule personne, il en faut bien une, dans des petites villes du Sud de la Serbie, alors que Belgrade avait épuisé ses forces d'opposition.

Oui, quand l'espoir est perdu, il reste … l'espoir !

Et se mettre en mouvement est toujours possible.

 

Posté à bord


Revoir un film de 2009 peut se concevoir avec un certain plaisir. Surtout quand il s'agit de Posté à bord de Charles Veron , qui fit à l'époque le pari de passer trois mois à bord sur un palangrier automatique basé à la Réunion. Peu nombreux sont les documentaires entièrement tournés sur le pont et dans les coursives, au plus près de la vie d'un équipage, sur une si longue durée. Or, on connaît mal les tenants et aboutissants de cette pêche au long cours, héritière de la pêche hauturière des Terre-neuvas.

 

C'est l'été austral. L'équipage est cosmopolite : 9 bigoudens, dont les officiers, et des matelots malgaches, réunionnais, mauriciens, et ukrainiens. Trois mois en mer, au large des Kerguelen, à six jours de route de La Réunion, pour pêcher la légine, poissson carnassier des profondeurs qui se vend bien, et qui sera découpé, mis en carton et glacé à bord. Une manne ?

 

La zone de pêche est située entre les 40 èmes rugissants et les 50 èmes hurlants. On met à la mer 12 km de palangres, gréées de 12 000 hameçons ; ceux-ci seront boëttés grâce à 70 tonnes de maquereaux congelés. Beau programme, suivi aussi par des ennemis héréditaires : les oiseaux, qui viennent hélas dévorer les appâts sur les palangres et se noyer ; les orques qui ont compris qu'une fois le poisson remonté des profondeurs, le sillage du bateau constitue un excellent garde-manger, en self-service ! Tout cela se vit sous le regard d'un contrôleur des pêches, embarqué à bord sous l'égide d'une mission des Terres Australes Françaises, administration qui gère toute la zone de pêche de l'Antarctique. Rapports parfois tendus, cohabitation houleuse du scientifique avec les officiers, à l'image des flots qui se déchaînent assez vite.

 

« Faut aimer le métier » disent laconiquement les matelots entraperçus en cuisine, ou plus rarement, dans l'intimité des cabines. « Je préfère partir que rentrer » avoue le bourru capitaine. Pourtant, on aperçoit, noté au feutre, à son poste de pilotage, un évocateur « anniversaire de anne-marie », suivi de la date...

Les semaines défilent et finissent par toutes se ressembler. La fatigue gagne. Expérimentation difficile de casiers pour lutter contre les prédateurs, accidents de travail qui obligent à une courte escale aux Kerguelen, assez inhospitalières, jeux vidéos dans les cabines, réconfort des repas, ennui, solitude, et un éloignement qui a bien des conséquences sur la vie de famille. « A terre, on est un peu patauds, voire nigauds »  concède l'un d'eux. Charles Veron s'interroge discrètement, avec eux, entre bannettes et passerelle : ce temps passé en mer serait-il vide de sens, de la non-vie ? Ou au contraire, une parenthèse, dans une seconde famille, où l'on sait comment faire avec les gars... ?

 

Personne ne tranchera, et le courageux réalisateur sera content de retrouver le sol réunionnais. Les Bigoudens auront 15H de vol pour une pause de dix jours. Les familles créoles seront sur le quai à l'arrivée. Les Ukrainiens resteront à bord, en attendant la prochaine marée...

 

A signaler que 5 autres films de Charles Veron. sont disponibles en intégralité sur sa page.

 

A quoi servent les ronds-points ?


 

Parce que beaucoup d'entre-nous vont partir sur les routes, nous sommes aux anges de vous offrir ce film de Pierre Goestchel, Rond-point, des Productions de l'œil sauvage. Réfléchir à ces fleurons de nos routes départementales sans se prendre trop au sérieux, c'est le défi que se lance en 2010 le réalisateur, Tintin dégingandé embarqué à bord d'un camping-car pour faire le tour de question.

 

L'enquête s'avère exigeante et il ne va rien omettre : explorer les symboliques du circulaire, en compagnie du joueur de Vielle Valentin Clastrier, d'un lama tibétain, d'un derviche tourneur... Rencontrer les élus, souvent fiers de maîtriser ainsi les questions d'aménagement urbain, même si certains réalisent « qu'il leur faut ramener la ruralité sur le rond-point pour célébrer leur identité de territoire, rapporter le paysage alentour au cœur du bourg ». Absurde ou humour ? Tintin-Goetschel s'en va ainsi au Salon des Maires de France à la découverte de la modernité de nos signalétiques ; à la rencontre de Jean-Marc Ayrault, ancien maire de Nantes et champion du double-rond point, « point d'orgue de la fluidité ». Paroles contestées par la suite par l'anthropologue Marc Augé, discret mais éloquent, qui nous rappelle combien le rond-point est illusion de circulation pour les exclus de notre société, qui ne font ni partie de l'aristocratie qui fait circuler savoirs, argent, pouvoir, ni de la masse des consommateurs qui fait marcher la machine  : «  rond ne mène nulle part, et point clôt la discussion ». Le carrefour, ponctué de croix et de calvaires en Bretagne, était lieu de rencontres ; le rond-point n'est pas un lieu de vie. La verve des sculpteurs pour rond-points ou des représentants en décorations diverses, champions du cercle asphalté, nous en ferait-elle douter ?

 

Pierre Goetschel nous permet de voir avec d'autres yeux le rond-point, symbole de la pauvreté de nos vies périurbaines, du « déménagement » du territoire, métaphore du monde moderne ? « Un monde qui s'impatiente à ses propres frontières » : excellent sujet pour bac de philo, à méditer dans les embouteillages estivaux. Bel été à vous !

 

Tu seras suédoise ma fille, un film précieux sur l'exil


 

Tu seras suédoise ma fille, de Olivier Jobard et Claire Billet, est un film précieux. Loin des images TV, parce que les réalisateurs prennent le temps, il nous permet de comprendre ce que «  la route de l'exil » peut signifier. Sans que nous n'ayons jamais à connaître nous, les errances dans les bois, les contrôleurs qui vous expulsent de nuit du train, les repos sur le ballast, les camps pour reprendre son souffle.

 

Les réalisateurs ont suivi, avec un infini respect et une grande pudeur, le chemin clandestin de ce couple syrien, depuis l'île de Kos en Grèce jusqu'à la Suède. Ahmad et Jihane partagent la vie d'un groupe de clandestins avec leurs enfants Maya et César, le plus souvent blottis dans leurs bras.

Macédoine, Serbie, Hongrie... les frontières se suivent, et les humains ne se ressemblent pas toujours.

Plus tard, en Suède, naîtra Sally. Sa naissance coincidera presque avec le titre de séjour permanent qui leur est accordé. Les échanges avec les deux parents sont filmés dans une belle intimité, qui raconte en creux la présence discrète des réalisateurs. A sa dernière fille, Ahmad voudrait faire connaître la Syrie un jour, lui dire la violence de cet exil, revenir à Yarmouk en banlieue de Damas, alors que Jihane ne veut pour elle que douceur et répit, dans une Europe qui les abrite désormais... Quel sera le récit familial ?

Beaucoup d'autres films constituent le volet Migrations de BED.

 

A lire, textes et photos du même couple, Kotchok, sur le route des migrants, l'exil de jeunes Afghans en 2013. Un livre que l'on n'oublie pas facilement.

 

 

Ondes fragiles


On est au cœur du Morbihan, à Sérent, dans les locaux de la radio associative Plum'FM, fréquence 102.1. Une radio née dans les années 90, au sein de l'IME de Plumelec, une radio qui n'a pas peur de donner la parole à ceux qui souffrent, à ceux qui sont différents. Ondes fragiles, c'est un film de Françoise Bouard et Régis Blanchard, un bel hommage à une radio qui écoute, en plus de diffuser. Une écoute chaleureuse, une écoute qui nous fait du bien.

 

Grâce à des animateurs en empathie avec leurs invités, à l'image de de JB, les auditeurs peuvent écouter les paroles de personnes en dépression, atteintes par la maladie, par un licenciement, de jeunes en pertes de repères, d'adolescents de l'IME venus dire leurs différences. Le film date de 2014, alors que la radio traversait des passes difficiles d'un point de vue financier, et nous rentrons aussi dans l'intimité des réunions, de la gouvernance associative, de la gestion des conflits, même mineurs. Le mot-clé, le mot de la fin, c'est sans doute ce mot de fragile, qui porte en lui nos façons d'être au monde. Il faut souligner à quel point les réalisateurs, Françoise Bouard à l'image et Régis Blanchard au son, nous offrent des plans respectueux, mains qui tremblent, yeux qui brillent, voix qui chavirent, silences chargés d'émotions. Merci à eux pour ce partage.